23.06.2009
« La présidentialisation va trop loin »
L'ancien Premier ministre de Jacques Chirac plaide pour un président garant de l'intérêt général et moins engagé dans la politique quotidienne. L'homme du refus de la guerre en Irak invite à une négociation ferme mais ouverte avec Téhéran.
Pourquoi un gaulliste tel que vous montre-t-il autant de réserves sur la présidentialisation de notre régime politique ?
- Nous avons pu penser, il y a deux ans que le quinquennat impliquait une présidentialisation renforcée de la Ve République. Je crois que nous sommes allés beaucoup trop loin dans cette logique.
Il faut revenir à un équilibre institutionnel plus strict qui préserve le président dans la durée. J'espère que nous allons retrouver les vertus d'un président garant de l'intérêt général, conservant suffisamment d'altitude pour jouer son rôle d'arbitre capable de « trouver la nouvelle idée » au delà des polémiques. Il ne faut jamais oublier que nous sommes un pays à faible consensus - c'est comme ça ! - et qu'on ne peut faire abstraction de ce handicap.
Un président ne peut pas se
contenter de désigner de
nouvelles cibles politiques
tous les quatre matins
Dans ce pays marqué par l'héritage de 1789, il faut sans cesse rechercher l'adhésion du peuple la plus large possible. Cette conviction profonde explique toutes les réticences que j'exprime sur les discours clivants et sur des réformes à l'emporte-pièce qui divisent les Français quand il faut inlassablement chercher à les rassembler.
Dans l'histoire des démocraties, les temps de crise ont souvent renforcé l'attente d'un homme providentiel qui bouleverserait le jeu. La France serait-elle victime, aujourd'hui, de cette dérive ?
- Nous étions un certain nombre à entrevoir les mirages de la rupture... et je crois sincèrement que la prochaine présidentielle se fera sur une autre logique. L'histoire, en effet, est essentielle pour nous avertir des dangers de certains rêves.
Dans ces temps de crise, et donc de doute, il est particulièrement important d'éviter les déconvenues, les désillusions, sinon les Français en viendront à se méfier de toute réforme. Un président ne peut pas se contenter de désigner de nouvelles cibles politiques tous les quatre matins et de foncer tête baissée.
Comment justifiez-vous votre réticence de principe sur l'intervention du chef de l'État devant le parlement réuni en congrès ?
- Sur le fond, je suis favorable à une séparation stricte des pouvoirs. Le président de la République aurait pu s'exprimer devant les Français, il préfère le faire devant le Congrès, voilà... Ce n'est pas un exercice qu'on peut faire à la légère. Il n'aurait pas de sens si le président ne fixait pas trois ou quatre grandes priorités et pas plus. S'il ne proposait pas au pays des choix essentiels. Je ne voudrais pas qu'il y ait une banalisation de la parole présidentielle... Il faut que ce rendez-vous ouvre vraiment l'acte II du quinquennat.
Les grands discours devant les Français, c'est un temps révolu ?
- Pas forcément. L'intervention à la télévision est un exercice maîtrisé, désormais, mais faire un grand discours populaire, en plein air, c'est un art difficile. On touche là à l'alchimie de la parole. C'est un contact à la fois physique et charismatique, charnel, qui vous prend aux tripes. Certains hommes sont plus capables que d'autres de porter cela. Ils sont rares. De Gaulle, bien sûr, Malraux au Panthéon, Chirac pour le Vel d'hiv, où il avait su passer le cap...
Barack Obama est il piégé par l'évolution de la situation politique en Iran ?
- J'entends des critiques sur sa politique de la main tendue qui serait inadaptée. Je ne crois pas du tout qu'il ait échoué ! La marge de manoeuvre est étroite mais nous ne pourrons l'évaluer qu'en engageant le dialogue avec l'Iran. Si nous nous raidissons sur des positions fermées uniquement dictées par l'émotion immédiate, nous entraînerons une radicalisation toujours plus dangereuse du régime, et alors il n'y aura plus aucune place pour la négociation.
Une sortie de crise
stupéfiante
Nous devons faire avec la situation iranienne telle qu'elle est. Au delà de la brutalité de son régime politique, l'Iran est un grand pays qui éprouve un besoin immense de reconnaissance. Il faut que nous lui adressions un message ferme et clair pour que ses dirigeants comprennent qu'en contrepartie du renoncement au jusqu'au-boutisme nucléaire ils peuvent trouver un avantage à l'ouverture : une place - historiquement légitime - sur la scène internationale du monde entièrement nouveau qui émergera après une sortie de crise stupéfiante.
Un monde dans lequel le jeu des puissances mondiales sera totalement modifié.
Propos recueillis par Olivier Picard (Dernières nouvelles d'alsace)
Dominique de Villepin sera ce soir à 17 heures à la librairie Kléber, à Strasbourg pour présenter et signer son dernier livre : « La cité des hommes » (Plon)
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