26.01.2009

Frégates, le rapport du parquet de Paris qui inquiète Nicolas Sarkozy

Le procureur a adressé fin 2007 un rapport à la Chancellerie - que « Bakchich » publie - faisant état de scellés judiciaires mettant en cause le financement de la campagne de Balladur en 1995.

C’est le fisc qui a mis le feu aux poudres. En janvier 2006, les agents de Bercy perquisitionnent plusieurs sociétés d’intelligence économique détenues par un ancien agent de la DGSE et un ex-officier de la DST, travaillant pour la Direction des constructions navales (DCN). Les Impôts transmettent ensuite le dossier au parquet de Paris. Une enquête préliminaire est ouverte, sous le contrôle du procureur de la République, Jean Claude Marin, à l’époque un chiraquien pur jus.

Le nom de Nicolas Sarkozy

Bonne pioche ! Les enquêteurs de la Division nationale des investigations financières (DNIF) tombent sur des masses de documents, dont certains particulièrement explosifs, évoquant le nom de Nicolas Sarkozy. Ces perquisitions ont lieu quelques semaines avant l’élection présidentielle. L’affaire est suivi de près par Sarko, alors ministre de l’Intérieur. Deux émissaires rendent discrètement visite à un certain Jean Marie Boivin, le patron des officines luxembourgeoises chargées, à coup de commissions, de faciliter la vente des gros contrats d’armement naval. Le climat est tendu, électrique, Boivin - dont DCN ne veut plus entendre parler - menaçant de faire des « révélations » compromettantes.

Rien, à ce stade, ne transpire dans la presse. Après la présidentielle, Sarkozy élu, le patron du parquet de Paris aurait pu classer l’affaire. Au contraire. A la fin d’une enquête préliminaire longue de deux ans, Jean-Claude Marin prend sa plus belle plume et signe, le 22 novembre 2007, un rapport rassurant de 13 pages destiné, via le parquet général, aux plus hautes autorités de l’Etat, que Bakchich publie aujourd’hui. Sur le thème : le dossier judiciaire en question contient des notes qui mettent en cause Nicolas Sarkozy et Edouard Balladur, mais elles sont naturellement « succinctes et imprécises », écrit-il. Mais, ajoute le haut magistrat, il est hors de question de s’intéresser à cet aspect du dossier. Comptez sur moi, aurait pu ajouter le procureur qui rêve de devenir procureur général de Paris, pour veiller au grain !

 

Fin 2007, le procureur Jean-Claude Marin prévient sa hiérarchie d’une enquête très chaude

 
Le procureur détaille l’affaire dans laquelle apparaît le nom de Sarkozy. Le nom de code « Bravo » est celui de l’affaire des frégates vendues à Taiwan par DCN et Thales (alors présidée par Alain Gomez), une opération dans laquelle l’intermédiaire Andrew Wang a joué un rôle clé.

Saisis dans les locaux de la DCN, qui conçoit et fabrique bateaux, frégates et autres sous-marins, les fameux scellés judiciaires que Bakchich, l’été dernier, s’était procurés, racontent l’histoire secrète des plus grands marchés d’armes, tels qu’ils ont été conclus par la DCN depuis 1990. La filière mise en place à partir de 1994-95, avec l’aval du ministre du Budget d’alors, Nicolas Sarkozy, est décrite par le menu. Sur les documents saisis lors de l’enquête préliminaire du parquet, figurent des répartitions de commissions, des contrats d’intermédiaires, grâce auxquels ont été conclus la vente de sous-marins au Pakistan, de patrouilleurs au Koweït, de sous-marins en Malaisie. Ou encore la rénovation de frégates en Arabie saoudite

Des sociétés luxembourgeoises pour régler le problème des frégates de Taiwan

Deux coquilles au Luxembourg, Heine et Eurolux, servent alors de canal à DCN pour faire évaporer de l’argent vers de mystérieuses destinations. De 1994 à 2000, la société Heine a reçu 77 millions d’euros. C’était avant la mise en place de la convention de l’OCDE, qui interdit désormais de graisser la patte à des ministres ou fonctionnaires étrangers. Après l’entrée en vigueur de ce texte – qu’aucun Etat ne souhaite vraiment appliquer –, la DCN crée une autre structure Eurolux. Bakchich a déjà détaillé ici, ici, et encore le fonctionnement du système, documents à l’appui.

Selon le rapport du proc, Heine aurait ainsi servi à régler 12,7 millions d’euros à la famille d’Andrew Wang, l’intermédiaire préféré des groupes d’armement tricolore à Taiwan, notamment au cours de la vente des six frégates qui ont fait couler tant d’encre et conduit à l’ouverture d’une enquête à Paris, un dossier récemment refermé sans que l’on sache si des rétrocommissions sont revenues vers des politiques et décideurs français.

Tout cela mérite enquête, et l’on imagine à la lecture du document (que les lecteurs curieux de Bakchich peuvent télécharger ci-dessous dans son intégralité) que juges et policiers vont mettre au service de la vérité l’énergie et les moyens nécessaires à ce type d’investigations.

Le procureur ferme la porte aux investigations

C’est mal connaître le procureur Marin, un zélé serviteur du pouvoir. Tous aux abris ! Comme le démontre le rapport, rédigé préalablement à l’ouverture de l’information judiciaire et la désignation des juges d’instruction, le parquet prend soin de laisser fermée la boîte de Pandore. Il écarte d’emblée les faits supposés se rapporter au financement de la campagne de Balladur, susceptibles de mettre en cause Sarkozy, le chatouilleux chef de l’Etat. Comme Jean-Claude Marin l’écrit noir sur blanc, « le périmètre le plus pertinent d’une éventuelle information judiciaire exclut en l’état les faits relatifs à la création par DCNI des structures écran… »

 
Comment le procureur a exclu de l’enquête judiciaire les faits pouvant chatouiller le président Nicolas Sarkozy, ancien ministre du Budget

La suggestion de Marin a porté ses fruits. Le rapport, monté à la Chancellerie, Matignon et l’Elysée via le parquet général, est redescendu avec instruction d’ouvrir l’enquête judiciaire sur des faits présumés de « corruption active et passive », « abus de biens sociaux », « violation du secret de l’instruction » et « violation du secret de la défense nationale ». Traduction : feu vert est donné pour se cantonner à l’activité des ex-barbouzes payés par la DCN, qui se renseignaient sur l’arbitrage en cours entre Thales et Taiwan et sur la personnalité des magistrats et de quelques autres. Le reste n’existe pas. Les magistrats nommés en mars 2008, Françoise Desset et Jean-Christophe Hullin, ne peuvent instruire qu’un dossier vidé de sa substance.

Dans son rapport, le proc de Paris a une phrase prémonitoire sur la filière de commissions mise à jour : « Il ne peut être exclu que les informations concernant ce volet viennent à se préciser en cours d’instruction ». Bakchich s’y emploie !

 

Bakchich.info EXCLUSIF / lundi 26 janvier par Laurent Léger, Nicolas Beau

 

21.01.2009

Dominique de Villepin : "La France peut couler comme le Titanic"

Inquiet face à la crise, Dominique de Villepin lance un avertissement à Nicolas Sarkozy, dont il critique la « politique de rupture ». Interview.

Visiblement inquiet face à la situation économique et sociale de la France, Dominique de Villepin, ancien premier ministre de Jacques Chirac avertit : « la société française est au bord du précipice. Il y a danger d'explosion sociale et d'inefficacité de l'action engagée. Cela patine : il y a d'un côté un gouvernement et un président qui multiplient les réformes, et de l'autre côté, un pays qui ne comprend pas où on veut l'emmener et qui s'interroge sur le bienfondé de la politique menée. Il faut donc convaincre et rassembler. Et on a le sentiment qu'aujourd'hui l'analyse du pouvoir c'est qu'on a un mauvais moment à passer, qu'il suffit de colmater les brèches ; on met la main sur la coque du bateau et on "attend des jours meilleurs". Quand le Titanic a coulé, il ne suffisait pas de mettre la main là où l'eau commençait à rentrer. La France peut couler. [...] Et son capitaine devrait être capable de changer, mais il se raidit. »

« Je dis "attention..." à Sarkozy »

L'ancien Premier ministre Dominique de Villepin critique fermement la politique de Nicolas Sarkozy face à la crise : « La crise n'est pas derrière nous, mais devant nous. Elle va être très longue. Et la position dans laquelle le Président de la République s'enferme - qui est de dire "il n'y a pas d'alternative à ma politique et je continue comme avant", cette stratégie de rupture n'est pas adaptée. [...] Nous ne sommes plus dans la tradition de la Vème république, mais dans un système qui donne le sentiment d'être occupé par un homme seul. Donc, je dis à Nicolas Sarkozy : attention de ne pas s'enfermer dans un exercice solitaire du pouvoir ; jouez en équipe, en respectant nos institutions. Le gouvernement est trop effacé, l'équilibre entre le gouvernement et le Président n'est pas respecté, et l'équilibre entre l'exécutif et le législatif est menacé. Ces signaux doivent nous alarmer. Il faut écouter toute la classe politique et les Français. »

La rédaction - Bourdin & Co - RMC, le 21/01/2009

09.01.2009

Dominique de Villepin explose Sarkozy façon puzzle !

L'ex-premier ministre met en garde contre un risque de «régression des libertés publiques». Selon lui, Sarkozy est plus dans l’«l’hyper activité» que dans «l’hyper efficacité». Son conseil: reprendre «contact avec la réalité»…

 

Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, en février 2006.

Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, en février 2006. (REUTERS)

Dominique de Villepin continue de dézinguer Nicolas Sarkozy. La dernière fois, c’était le 18 décembre. Aujourd’hui, il remet ça. Sur LCI et dans le Parisien/Aujourd’hui en France. C’est le double effet Villepin.

En gros, il accuse le chef de l’Etat de s’éparpiller, limite de brasser du vent. Il pense que son comportement relève plus de «l’hyper activité» que de «l’hyper efficacité»…

Autre Scud de Villepin: il faut «un Président capable de hiérarchiser les problèmes et de se consacrer à l’essentiel, pas un Président touche à tout, pas un Président qui ne répond pas aux questions des Français, pas plus d’ailleurs que des journalistes».

«Il ne suffit pas de passer d’un sujet à l’autre»

Conseil de l’ex-premier ministre à Sarko: redescendre sur terre, en reprenant «contact avec la réalité nationale». Au passage, Villepin décrypte la stratégie de com’ de Sarkozy, expliquant que le Président devrait se rendre «compte qu’il ne suffit pas de passer d’un sujet à l’autre, d’une image à l’autre, qu’il ne suffit pas de regarder la superficie des choses et qu’il faut traiter les questions en profondeur».

Selon Dominique de Villepin, «la multiplication des réformes» engagées, «ne sont pas de nécessité immédiate, comme la réforme de la justice et de l’audiovisuel». Ne voulant pas juger la réforme de la justice «à l’aune de (sa) propre expérience» dans l’affaire Clearstream, Villepin souligne toutefois que si l’on remplaçait le juge d’instruction par un juge de l’instruction, comme le souhaite le chef de l’Etat, il fallait «un parquet indépendant».

Il met carrément en garde contre un risque de «régression des libertés publiques» estimant qu’«il y a un danger à vouloir museler l’opinion dans cette période» de crise.

Sarkozy est habillé pour l’hiver

Crochet du gauche, crochet du droit. Villepin attaque de tous côtés, avec également un entretien au vitriol dans le Parisien/Aujourd’hui en France. La politique de relance ? «Les effets risquent d’être trop lents, d’avoir peu d’incidence sur l’emploi et au bout du compte de n’être pas utiles pour notre économie !». «Si l’on vise un effet rapide, privilégions le logement qui emploie beaucoup de main d’oeuvre. Si on veut des réformes de fonds, investissons dans l’innovation qui permet de préparer l’avenir», ajoute l’ex-premier ministre.

Dominique de Villepin continue sur le thème de la gesticulation sarkozienne. Craignant que «la confusion et la division (…) épuisent nos forces», il estime qu’«aujourd’hui on est dans la réforme tous azimuts, mais surtout dans la dispersion de l’effort».

Il ajoute: «Nous sommes un pays à faible consensus social», et «nous supportons le fardeau d’initiatives idéologiques, l’une de gauche et l’autre de droite: les 35 heures, qui coûtent au budget plus de 20 milliards d’euros par an, et les 15 milliards du paquet fiscal». Et pan sur le bec. Sarkozy est habillé pour l’hiver, version double couche.

Libération.fr (avec source AFP)

05.01.2009

GAZA • Les dirigeants israéliens n'ont pas de plomb dans la tête

Pour le poète israélien Jonathan Geffen, qui fait paraître ce texte dans la presse conservatrice, l'offensive de l'armée israélienne est insensée. Et le prix à payer risque d'être très lourd.
De retour de New York le 26 décembre, je ne savais pas quel Israël j'allais retrouver. Sur la route de Lod à Tel-Aviv, alors que mes yeux fixaient le ciel, j'avais bien remarqué des hélicoptères Apache qui s'envolaient pour le Sud. Malgré cela, je ne me rendais pas encore compte dans quel pays j'étais revenu. Et, comme lors de chaque retour, j'ai à peine déposé ma valise que je me suis effondré dans mon lit. Lorsque je me suis réveillé le lendemain à 17 heures, j'ai entendu sur mon répondeur trois messages qui me demandaient de participer à une manifestation de protestation à Tel-Aviv et de signer une pétition contre la guerre. Quelle guerre ? Pourquoi ne m'avait-on rien dit ? Lorsqu'on subit le décalage horaire, il y a quelque chose qui va bien au-delà de la simple fatigue, quelque chose de mystérieux qui vient inexorablement brouiller l'espace et le temps. Mais j'ai été profondément heurté de me rendre compte que, pendant que je dormais, la guerre contre laquelle je suis censé me mobiliser venait précisément d'éclater.

Ainsi, à l'occasion des fêtes de Hanouka, nous avons inventé un nouveau spectacle pour le plus grand plaisir des enfants, spécialement pour ceux de Gaza : le Festigaza, un spectacle de pyrotechnie qui a l'avantage de bénéficier du concours extraordinaire de l'aviation israélienne, le tout diffusé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et notre peuple tout entier s'est à nouveau mis à communier dans la violence festive, en scandant des incantations telles que "Opération justifiée" et "Tsahal a lavé l'affront". Mais de quelle justice et de quel honneur parle-t-on ? Certes, l'Etat a le devoir de protéger ses citoyens. Mais cette guerre insensée n'éliminera jamais le Hamas. Au contraire, elle rendra la population de Gaza davantage sensible aux extrémistes. Une fois de plus, nous faisons la seule chose que nous semblons savoir faire : un massacre de masse qui finit toujours par être perçu comme une sorte de génocide (pardonnez-moi l'expression), une opération de destruction et de dévastation qui nous amène, encore et toujours, plus de dévastation et de destruction. Dès lors que nos dirigeants n'ont ni programme politique ni plan militaire, et qu'ils n'ont même pas la finesse d'envisager des incursions ponctuelles de commandos, ils préfèrent envoyer nos "hurleurs d'acier" [les avions de chasse] rayer de la carte toute une ville sans se soucier ni des morts innocents, ni des mères prostrées dans les tunnels mitraillés, ni de leurs enfants qui ne savent plus trop de qui ils doivent avoir le plus peur – du Hamas ou de nos forces armées.

"Comme nous avions cette bombe, il fallait bien que nous l'utilisions", avait déclaré le président Truman après le largage de la bombe atomique sur Hiroshima. Puisque nous ne manquons pas de munitions, nous utiliserons toute notre puissance de feu contre un adversaire qui ne nous arrive pas à la cheville. "A Gaza, il n'y a plus assez de place pour les cimetières", a expliqué un commentateur israélien. Mais comme il nous reste encore des tonnes de missiles et qu'il faut bien en faire quelque chose, bombardons les cimetières ! Et gardons-nous de diffuser la moindre image du massacre, vu que les spectateurs sont de grands sensibles. Et envoyons des médicaments aux Palestiniens avant de bombarder leurs stocks de médicaments. En attendant, ceux qui osent s'exprimer contre le crime sont à nouveau considérés comme des traîtres. Je suis curieux de savoir si Amos Oz et A.B. Yehoshua [deux consciences de gauche qui soutiennent l'offensive israélienne] ont déjà publié un énième manifeste humaniste dans les pages du Ha'Aretz ou s'ils sont seulement en train d'y travailler. Cela dit, depuis quand un écrivain est-il écouté dans ce pays ?

A cet égard, quoi de plus troublant que de découvrir que le nom du pogrom que nous sommes en train de commettre est tiré d'un poème de Bialik* [Plomb durci], le "poète des pogroms" ? Honte sur vous, militaires, si, après ma mort, vous décidiez de baptiser l'une de vos opérations en vous inspirant d'un de mes poèmes. En toute modestie, je viens de modifier mon testament pour que mes ayants droit (ma compagne, mes parents et mes enfants) puissent légalement intervenir contre quiconque aurait l'idée saugrenue de baptiser la prochaine opération israélienne "Jardin fermé" ou "Violettes". Cela dit – qui sait ? –, peut-être que d'ici là, vous aurez été cités à comparaître devant un tribunal international pour crimes de guerre et contre l'humanité.


* Lancée lors de la fête juive de Hanouka, l'offensive israélienne a été baptisée d'après une comptine enfantine du poète Haïm Nahman Bialik (1873-1934), En l'honneur de Hanoukka, où il est question d'une toupie en plomb durci. Bialik doit sa notoriété à son poème La Ville du massacre, composé après un pogrom qui avait entraîné la mort de quarante-neuf Juifs en 1903, en Russie.
Jonathan Geffen
Maariv

(Courrier international.fr)

 

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