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04.01.2008

Sarkozy, Chirac, Villepin - Secrets d'Etat

par Christophe Barbier (L'express)

Bruno Le Maire, ancien directeur du cabinet de Dominique de Villepin à Matignon, livre une chronique superbe et édifiante des années 2005-2007. Extraits exclusifs.

Pourquoi chaque Premier ministre, au bout de six mois, plante-t-il un arbre dans le jardin de Matignon? Parce que cet endroit est un cimetière dont il faut ombrager les tombes, comme aux temps antiques. Cimetière d'ambitions brisées, d'espoirs volatilisés, d'efforts sincères, aussi, épuisés au service du pays. Des hommes d'Etat, dont L'Express publie des extraits exclusifs, est, de même, une marche funèbre, dont le pas lent et sobre suit le rythme implacable des jours.

Conseiller de Dominique de Villepin depuis 2002, Bruno Le Maire fut son directeur de cabinet à la fin du quinquennat de Jacques Chirac. Infatigable voleur de temps, il arrache au surmenage de chaque journée les quelques moments nécessaires à la tenue de son journal, composant avec minutie un texte rare. Pavane pour les années 2005-2007, Des hommes d'Etat aurait pu s'orner de quelques sous-titres: «Grandeur et chute du présidentiable Villepin», «L'irrésistible ascension de Nicolas Sarkozy», «L'ultime défaite du président Chirac». De ces trois destins mêlés l'Histoire ne retiendra sans doute que la saga du vainqueur: Bruno Le Maire, lui, projette une lumière équitable sur chacun.

On contemple ainsi le crépuscule pathétique de Jacques Chirac, qui bâille aux réunions, érige l'indécision en gouvernance et semble pressé d'en finir avec l'imprévisible du pouvoir. On mesure aussi l'obsession élyséenne de Nicolas Sarkozy, qui éclaire jusqu'à certaines errances et impatiences d'aujourd'hui, tant le président doit se sentir missile sans cible. On suit enfin la saga de Dominique de Villepin, Premier ministre flamboyant, flambeur puis flambé, dont les rêves et les talents se fracassent sur les récifs du réel, et ce naufrage est si amer que le corsaire en perd même le goût de la politique. Ces trois hommes, qu'il juge «d'Etat», Bruno Le Maire les respecte. Son allégeance, sans conteste, échoit à Villepin, mais il ne dénonce aucune décadence chez Chirac, ne peignant qu'une sagesse fatiguée, et aucune veulerie chez Sarkozy, célébrant même sa franchise comme le lin blanc de sa détermination. Ils sont les personnages d'une histoire qui le dépasse, et qu'il nous restitue avec l'honnêteté du scribe.

 

27 avril 2005 [Nicolas Sarkozy déjeune avec Dominique de Villepin, alors ministre de l'Intérieur, en présence de leurs deux proches collaborateurs,Claude Guéant et Bruno Le Maire.]
«Moi, tout le monde le sait, quoi qu'il arrive, je serai candidat en 2007. Cela fait trente ans, Dominique, trente ans que je me prépare à être président."

26 août 2005 [Le Premier ministre et son ministre de l'Intérieur ont pris l'habitude de déjeuner régulièrement ensemble, avec leurs deux conseillers.Dominique de Villepin suggère d'aller dans le jardin.]
Nicolas Sarkozy se redresse sur sa chaise: «Ne vous y trompez pas, Dominique, la présidentielle, j'irai. Quoi qu'il arrive, j'irai. Je sais que c'est l'Everest par la face nord, mais j'irai. Je ne renoncerai jamais. Personne ne m'arrêtera.» Il s'essuie la bouche avec sa serviette. «Alors j'aurai en face de moi Durand et Tartenelle.» Il repose sa serviette, esquisse un sourire, allonge le bras en direction de Dominique de Villepin. «Ou vous.» Il ramène son bras en arrière. «Ou je ne sais qui d'autre: peut-être Raffarin, peut-être Juppé, parce qu'ils y pensent tous, il ne faut pas croire, et même Juppé, je ne dis pas du jour où il rentrera en France, mais de la seconde, il y pensera - mais, je vous dis, j'irai de toute façon.»

14 septembre 2006 [Dominique de Villepin surprend ses collaborateurs en train de partager un repas.]
«Alors, on dîne? - Nous parlions de votre candidature l'année prochaine aux législatives. - Les législatives! Mais non! C'est une erreur de vouloir être député! Il faut s'occuper de la France, c'est la France qui ne va pas. La France est comme un verre fêlé. Il faut la réparer avec des attelles en fer, mais on se demande si les attelles ne vont pas casser le verre. Je vais vous dire: j'étais à Montargis il y a trois mois, un samedi, pour une visite privée avec Marie- Laure. Il était 1 h 30, la ville était déserte. Marie-Laure demande à une vieille femme s'il n'y aurait pas un restaurant ouvert dans le coin. Elle lui répond: "A cette heure, ça va être difficile." Et puis elle me regarde, elle dit: "Dites donc, il ressemble drôlement au Premier ministre votre mari! - C'est normal, c'est le Premier ministre." Vous savez ce qu'elle lui répond, la vieille femme: "Ah! Mais certainement pas! S'il était Premier ministre, il ne viendrait pas à Montargis un samedi à 1 h 30! " Et vous voulez que je sois député? De la distance, la France, pas le particulier, la France.»

23 novembre 2006 [Encore un déjeuner à quatre - une semaine avant que le président de l'UMP officialise sa candidature.]
Nicolas Sarkozy recule dans son siège, le dossier grince. «Bon, laissons tomber. Simplement, arrêtons de tourner autour du pot, Dominique: est-ce que vous serez candidat? - Ce n'est pas la question, Nicolas. - J'ai peur que si. - Moi, je n'ai qu'une ambition, c'est de bien faire mon travail de Premier ministre.» Nicolas Sarkozy insiste, il n'a pas la réponse qu'il attend, lui qui parle sans détour ne peut pas se satisfaire de ces subtilités, il prend un autre angle, comme un judoka change de prise pour déstabiliser son adversaire et le renverser. «Je vais vous dire, Dominique, je n'en crois pas un mot. Mais je veux ajouter autre chose, écoutez-moi bien: il n'y a pas de place en dehors de l'UMP. Si vous vous présentez en dehors de l'UMP, vous vous ramasserez méchamment, et personne ne comprendra votre choix.» (...)

24 avril 2007 [Dernier déjeuner des quatre hommes, au surlendemain du premier tour de la présidentielle. Nicolas Sarkozy parle.]

nicolas Sarkozy plisse les yeux, sort des lunettes d'aviateur de la poche extérieure de sa veste, avant de les chausser il essuie les verres miroitants, gris mercure. Dominique de Villepin le regarde, sourit vaguement. «Ah! Voilà Tom Cruise! "

 


 Des hommes d'Etat
Bruno Le Maire
éd. Grasset

451 pages
20,9 €
137,1 FF


 

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